« Jean d’O »

FILES-FRANCE-LITERATURE-PORTRAITIl y a parfois des gens qui nous touchent par la proximité que nous pouvons avoir avec elles; d’autres qui nous touchent par un vécu commun ou alors tout simplement parce qu’une sympathie, et certaine admiration, s’installe sans que nous ne la connaissions personnellement. C’est le cas de Jean d’Ormesson.

Depuis que je me suis installé en Suisse, et que le français est devenu ma seconde langue, au point de supplanter parfois ma langue maternelle, je navigue dans des textes rédigés par celui qui demeurera comme une des plus belles plumes de la littérature du XXe siècle. Certes que cette considération est tout à fait subjective et que d’autres me contrediront.

Néanmoins, je garde le souvenir d’un Jean d’Ormesson suivi au travers de ses ouvrages, et rencontré furtivement à la Société de Lecture de Genève, le 20 novembre 2012, éternellement jeune, symbole du dandisme et surtout maniant le verbe de manière, parfois, incisive mais en toute élégance et respectant son interlocuteur.

Le plus bel hommage que nous puissions lui rendre aujourd’hui est celui de revenir à la littérature française et de reprendre le goût des mots, le goût de la langue, le goût de celle qui ouvre les frontières de notre imagination; tout en citant un de ses auteurs préférés et qui, par ses poèmes, donnèrent tant de titres aux oeuvres de Jean d’Ormesson : Louis Aragon.

 

Que la vie en vaut la peine

C’est une chose étrange à la fin que le monde
Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
La nuit immense et noire aux déchirures blondes.

Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit
D’autres viennent. Ils ont le cœur que j’ai moi-même
Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime
Et rêver dans le soir où s’éteignent des voix.

D’autres qui referont comme moi le voyage
D’autres qui souriront d’un enfant rencontré
Qui se retourneront pour leur nom murmuré
D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages.

II y aura toujours un couple frémissant
Pour qui ce matin-là sera l’aube première
II y aura toujours l’eau le vent la lumière
Rien ne passe après tout si ce n’est le passant.

C’est une chose au fond, que je ne puis comprendre
Cette peur de mourir que les gens ont en eux
Comme si ce n’était pas assez merveilleux
Que le ciel un moment nous ait paru si tendre.

Oui je sais cela peut sembler court un moment
Nous sommes ainsi faits que la joie et la peine
Fuient comme un vin menteur de la coupe trop pleine
Et la mer à nos soifs n’est qu’un commencement.

Mais pourtant malgré tout malgré les temps farouches
Le sac lourd à l’échine et le cœur dévasté
Cet impossible choix d’être et d’avoir été
Et la douleur qui laisse une ride à la bouche.

Malgré la guerre et l’injustice et l’insomnie
Où l’on porte rongeant votre cœur ce renard
L’amertume et Dieu sait si je l’ai pour ma part
Porté comme un enfant volé toute ma vie.

Malgré la méchanceté des gens et les rires
Quand on trébuche et les monstrueuses raisons
Qu’on vous oppose pour vous faire une prison
De ce qu’on aime et de ce qu’on croit un martyre.

Malgré les jours maudits qui sont des puits sans fond
Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine
Malgré les ennemis les compagnons de chaînes
Mon Dieu mon Dieu qui ne savent pas ce qu’ils font.

Malgré l’âge et lorsque, soudain le cœur vous flanche
L’entourage prêt à tout croire à donner tort
Indifférent à cette chose qui vous mord
Simple histoire de prendre sur vous sa revanche.

La cruauté générale et les saloperies
Qu’on vous jette on ne sait trop qui faisant école
Malgré ce qu’on a pensé souffert les idées folles
Sans pouvoir soulager d’une injure ou d’un cri.

Cet enfer Malgré tout cauchemars et blessures
Les séparations les deuils les camouflets
Et tout ce qu’on voulait pourtant ce qu’on voulait
De toute sa croyance imbécile à l’azur.

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle
Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici
N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
Je dirai malgré tout que cette vie fut belle.

Louis ARAGON, Les yeux et la mémoire, Chant II, 1954

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L’été éternel de Machiavel

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Le solstice d’été aura lieu cette année le 21 juin 2017 à 04:24:09 précises de quoi ravir les amateurs de soleil, de plage, de repos et de farniente, même si les températures printanières sont déjà assez estivales et nous laissent aucun répit. Mais la date du 21 juin 2017 correspond également au 490e anniversaire de la mort de Nicolas Machiavel.

Patrick Boucheron, historien français, nous fait passer, depuis deux ans, l’été avec Machiavel. Ce professeur au Collège de France défraye cependant les chroniques depuis quelques mois avec son l’ouvrage Histoire mondiale de la France (Seuil, janvier 2017), dont il est le directeur. Il offre dans ce livre une nouvelle lecture de l’histoire de France, ce qui a provoqué de nombreux émois, des soulèvements et quelques irritations auprès de certaines personnalités françaises. Nous pourrions alors nous demander si ce n’est pas le but d’un historien que de soulever des questionnements et d’apporter un éclairage nouveau sur les sciences de Clio? C’est dans cette perspective que s’inscrit l’approche prônée par Patrick Boucheron et son équipe. D’un côté, ce collectif de 122 historiens et historiennes  recours à des pratiques de l’histoire globale et connectée; d’un autre, il rend accessible l’histoire de France à tout un chacun et la fait entrer davantage dans le quotidien des Français, et non seulement, et cela d’une manière atypique. Proposé sous forme de chronologie, cet ouvrage est d’une lecture agréable et permet à chacun de butiner, de papillonner historiquement à sa guise.

Mais, revenons à Niccolò di Bernardo dei Machiavelli (1469-1527) : Patrick Boucheron offre aux auditeurs de France Inter, entre juillet et août 2016, dans une série de chroniques, d’approximativement 5 minutes chacune, un aperçu de la vie et du parcours du penseur humaniste. Nous y retrouvons un Nicolas Machiavel extrêmement contemporain, s’inscrivant parfaitement dans l’actualité, notamment dans la situation politique contemporaine. Nous sommes en effet, à l’été 2016, à quelques larges mois de la présidentielle française, les candidats se bousculent aux portillons, et il faudra bien choisir : faut-il aimer ou être aimé?

L’été 2017, Patrick Boucheron marque à nouveau le coup en publiant, depuis quelques semaines, l’ouvrage relatif à ces chroniques de France Inter. Un ouvrage qu’il a très peu retouché par rapport au contenu oral de 2016, quelques citations supplémentaires, par-ci par-là, une « chronique » conclusive et des pistes de lecture, et le tour est joué: l’ouvrage est prêt à passer sous presse.

L’écoute de ces chroniques et la lecture de cet ouvrage projettent les auditeurs et les lecteurs dans la Florence, l’Italie et la France des XVe – XVIe siècles, au temps des Médicis et des Borgia. Elles elles montrent également, oh combien, la pensée de Machiavel et notamment son Prince, sont d’une frappante actualité. Patrick Boucheron laisse transparaître, principalement dans son « Épilogue provisoire », une vision de la politique internationale.

« De l’été 2016 à l’été 2017, et pas seulement en France, tous les pronostics politiques auront été systématiquement déjoués, comme si la joie mauvaise des peuples contre ceux qui prétendent contraindre leurs choix en les présentant par avance comme inéluctables s’était transformée en vindicte féroce. Pour ne s’en tenir qu’aux échéances électorales, depuis le vote en faveur du Brexit lors du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne le 23 avril 2016 et l’élection de Donald Trump comme président des États-Unis le 8 novembre de la même année, la qualità dei tempi a nettement tourné à l’orage. Ses conséquences sur la campagne présidentielle française furent telles, à partir de décembre 2016, qu’à la suite d’un invraisemblable concours de circonstances ayant progressivement éliminé tous les candidats attendus […] l’élection se présente au moment où j’écris ces lignes, en une configuration totalement inédite à l’issue des plus incertaines, et pour tout dire, des plus alarmantes. » (Patrick Boucheron, Un été avec Machiavel, p. 130-131.)

Machiavel contemporain? Bien entendu. Patrick Boucheron par, entre autres, la finesse de son analyse montre que lorsque de grands changements se présentent, le recours aux textes de Machiavel se fait assez naturellement. « Machiavel » et « machiavélisme » deux notions qui ouvrent les étés de 2016 et 2017. Cet ouvrage présente aussi la manière, et le contexte, de la rédaction du De Principatibus, véritable titre du Prince, mais également quels sont ses autres textes, parfois beaucoup plus critiques que son best-seller, parmi lesquels : Discours sur la première décade de Tite-Live – véritable réflexion sur la république – ou encore l’art de la guerre ou les Histoires florentines.

Un été avec Machiavel se clôt avec une très bonne, en utile, critique bibliographique intitulée « Lire Machiavel », le lecteur y découvre le parcours éditorial des oeuvres de Machiavel mais également quelles éditions privilégier par rapport à d’autres.

Un seul conseil : faites une bonne lecture de cet ouvrage et une bonne écoute de ces chroniques, ou encore les deux au même temps : c’est relaxant et instructif de suivre le texte au son de la voix de Patrick Boucheron sur les ondes de France Inter.

Bonne lecture et bel été, avec ou sans Machiavel.

 

Patrick Boucheron, Un été avec Machiavel, Paris, Édition des Équateurs | France Inter, collection « Parallèles », 2017, 147 p.

 

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Voltaire et le Timor à l’honneur chez Barbier-Mueller

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Le Musée Barbier-Mueller fête cette année ses 40 ans. A cette occasion, de nombreux événements sont prévus comme le prêt d’oeuvres issues de leurs collections à d’autres musées de la Ville de Genève, de Suisse et même à l’étranger.

Dans le cadre du cycle de conférences organisé pour les 40 ans du Musée Barbier-Mueller et du prêt d’œuvres de Timor au Musée Voltaire de la Bibliothèque de Genève du 19 au 27 mai 2017, j’ai eu le privilège, ce midi, de faire une conférence sur Voltaire et le prince de Timor, au coeur de la belle exposition sur les Arts de la Côte d’Ivoire.

Il a été l’occasion de faire un bref rappel historique sur l’exploration de l’île de Timor, d’abord par les Portugais puis par les Néerlandais, ainsi que son rôle stratégique dans cette région des Moluques. Le survol historique a conduit mon auditoire, essentiellement féminin, à passer en revue les grands faits du XVIe au XXIe siècles. Ce fut également l’occasion de mentionner que l’organisation politique et administrative timoraise se définit à trois niveaux : le village, géré par le territoire princier (suco), lui-même dirigé par le royaume (liurai).

Pour faciliter leur installation, les Portugais profitent de l’aide d’un groupe appelé Topasses. Ces Topasses sont des métisses, descendants de soldats, marins et commerçants portugais de Malacca et Macao qui se sont mariés avec des femmes de la région. L’administration coloniale et les Topasses ne s’imposent toutefois jamais vraiment aux structures locales : tout juste parviennent-ils à minimiser l’influence des liurais. Or cet échec a paradoxalement permis d’éviter une réelle destruction de la société est-timoraise. Ces éléments étant importants pour la compréhension ethnographique et anthropologique de cet ancien territoire portugais d’Outre-mer.

La partie centrale de ma présentation était destinée à se pencher sur Voltaire et un prince de Timor. Appuyé principalement sur les études d’Anne Lombard-Jourdan, d’Emeka Abanime et sur les magnifiques découvertes faites par Frédéric Durand dans son ouvrage, richement documenté, Balthazar – Un prince de Timor en Chine, en Amérique et en Europe au XVIIIe siècle (Ed. Indes Savantes, 2015); j’ai ainsi pu relater l’histoire de ce jeune prince, Pascal-Jean-Balthazar Celse, parti de Timor avec son précepteur, un dominicain prénommé Ignace, en Europe afin de découvrir la civilisation européenne. Leur aventure se déroule cependant pas de la manière prévue, puisque le jeune prince de Timor et de Solor est dépouillé de ses richesses et abandonné, une fois en France, par le père Ignace. Malgré ses efforts et les appuis qu’il trouve en France, il ne réussit jamais, à retourner à Timor.

A un moment où il dépose une Requête au roi, son avocat lui suggère d’interpeller celui qui est réputé pour son éloquence et sa capacité à défendre de grandes causes (Calas, Sirven, le Chevalier de la Barre, etc.) : François-Marie Arouet, dit M. De Voltaire. Trois courriers sont ainsi échangés : un entre Balthazar et Voltaire (11 décembre 1768), un autre entre l’avocat Lethinois et le philosophe (16 décembre 1768) et une réponse du seigneur de Ferney à l’avocat (27 décembre 1768). C’est donc autour de ces courriers que mon discours s’est construit et que nous avons pu esquisser les raisons pour lesquelles Voltaire n’interviendra pas pour ce prince, qu’il ne prend pas beaucoup au sérieux.

La conférence s’est conclu par une mention de l’art maubere et des pièces qui seront visibles au Musée Voltaire dès le 19 mai 2017 à savoir : un masque (illustrant ce post), deux cuillères sculptées en corne de buffle et un taïs (tissu traditionnel).

Afin de découvrir ce dialogue entre Voltaire et le Timor, je vous convie à venir aux Délices le 20 mai 2017, à l’occasion de la Nuit des Musées pour une soirée exceptionnelle autour du XVIIIe siècle, de Voltaire et de Timor.

A tout bientôt !

Crédit photographique : Masque facial. Îles de la Sonde, Timor occidental, peuple Atoni. Bois, épaisse patine de suie. H. 22,2 cm., Inv. 3728. Musée Barbier-Mueller, photo Studio Ferrazzini Bouchet.

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Nouveau départ

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Cela fait bien longtemps que ce site est ouvert et cela d’une manière plutôt statique. Il a avant tout pour objectif de mettre en avant mon profil professionnel et académique.

Il y a quelques années, je tenais un petit blog intitulé Petit Diplomate, du nom que des collègues me donnèrent. Il a fait son temps, les réseaux sociaux sont apparus et il a fini par passer aux oubliettes.

Nous vivons une période où l’instantanéité est reine, tout doit se savoir rapidement, tout doit être accessible, tout doit être lu en quelques secondes. Au-delà de la longueur des textes et des documents, c’est le monde également qui se retrecit. Qui l’eu cru que l’annonce du tremblement de terre de Lisbonne de 1755 pris 17 jours pour arriver jusqu’à la cour de Versailles, alors que de nos jours quelques secondes et clics plus tard une telle information est sur nos smartphones, nos tablettes et nos ordinateurs.

Je profiterai de cette tribune pour faire part, entre autres, de mes lectures, de mes visites, de mes coups de coeur et cela dans les divers milieux qui me sont chers : principalement l’académique et le culturel. Les disciplines et approches seront, elles, également hétéroclites tout comme les langues, du moins les deux que je maîtrise parfaitement.

Alors restons connectés et n’hésitez pas à me faire part de vos commentaires !

Belle et heureuse journée à toutes et à tous.

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